L’histoire du
centre de la Communauté portugaise en Outaouais
(par et Fernando Henriquez)
L'idée de mon sujet, le Centre portugais de Gatineau,
m'est venue aussitôt que Gilbert m'a demandé
d'écrire un article pour l'Acre. Depuis leur arrivée
ici, les Portugais font leur marque à Gatineau et
une de leurs plus grandes réussites est sans doute
la construction du Centre, une histoire qui
émerveille tous ceux qui la connaissent.
Cette
communauté portugaise de Hull débuta en 1954 avec la
venue des premiers immigrants originaires de
l'archipel des Açores. Le Canada avait besoin de
travailleurs et les Portugais avaient pour leur part
besoin de travailler.
Hull
les a bien acceptés. Si bien, qu’au lieu de
retourner vers leur terre natale, ils ont préféré
faire venir leur femme et leurs enfants. C'est ainsi
que, les uns suivant l'exemple des autres, le nombre
de personnes nouvellement arrivées augmenta et,
petit à petit, les familles se reconstituèrent. Avec
ces nouveaux arrivants, la communauté grandit
considérablement jusqu’en 1985. Après cette date, le
mouvement se stabilisa en raison du changement
politique en matière d’immigration légale au Canada
et de l’amélioration des conditions de vie au
Portugal.
À
bien des égards, l'aspect religieux a été, et
continue d’être un attrait. D’une certaine manière,
c’est le secteur de ralliement et de progrès de la
communauté portugaise.
L’association dénommée le Centre portugais “Les amis
unis” vit le jour à la fin de 1973 et elle fût
incorporée au gouvernement du Québec le 24 septembre
1974. Ses principaux objectifs étaient de regrouper
les Portugais de la région de l'Outaouais, de
promouvoir leur culture et de favoriser leur
intégration harmonieuse dans la région.
À
mesure qu'elle grandissait, surtout à partir de
l'année 1965, cette communauté s’élevait dans la foi
et dans la plus grande unité. Elle commença à penser
très sérieusement au futur. Pour le progrès de toute
la communauté, il devint primordial d'avoir un
prêtre portugais ou qui parlait portugais. Les
divers actes du culte et surtout la messe dominicale
devenaient le point de rencontre, d'information et
d'entraide des familles ou individus. À la fin de la
messe, à la sortie de l'église, sur le perron, il
était habituel de voir les familles échanger entre
elles, parler de tout et de rien, recevant et
donnant des nouvelles, échangeant des impressions,
se réconfortant les uns les autres et se remémorant
avec nostalgie la patrie qui les avait vus naître.
Malheureusement, la communauté ne trouvait pas
justice dans le loyer qu’elle payait pour les heures
d'occupation de la célébration du culte en
comparaison des services qui leur étaient rendus :
lumières éteintes à la fin de la cérémonie, portes
fermées de force, température gardée très basse en
plein hiver et remarques en tout genre qui leur
étaient adressées. Ce furent des temps très
difficiles pour la communauté.
C’est
de là que ressurgit notre grand rêve : construire
quelque chose à nous, pour nous. Et il était plus
que temps de le faire.
Ce
rêve était incertain à cause du grand problème de la
question financière. La communauté a donc dû
s’organiser dès le début pour surmonter ces
difficultés. C'est elle qui doit payer et multiples
sont les manières de cotisations - des fêtes, des
projections de films, des dîners communautaires et
autres activités de loisirs, les profits amassés
étaient en fait très minces. Il y avait près de 16
000 $ en caisse. Or, ce montant n'était qu'une
goutte d'eau pour réaliser un projet de
construction, le plus humble soit-il. De là, vint la
nécessité de faire une campagne de levée de fonds.
On s'efforça de contacter tous les membres de la
communauté de l’époque, et cela, par toutes sortes
de moyens.
Le
résultat final de cet effort grand et persistant fut
une somme de 86 000 $. Sur un total nécessaire
d'environ 160 000 $, ce n'était pas si mal. Cela
représentait un peu plus de la moitié des recettes à
percevoir.
Malgré tout, il existait une volonté ferme chez tous
les membres de la communauté de démarrer la
construction d'un immeuble bien à nous. À cette
époque, en 1974, la vie n'était pas facile et
beaucoup de Portugais avaient des dettes qu'ils
avaient contractées dans leur pays d’origine,
incluant le coût de leur voyage et de celui de leur
famille. Les salaires n'étaient pas très élevés.
Mais, le rêve devait se concrétiser et les
difficultés s'aplanirent les unes après les autres.
L'âme
vibrante, pleine d'enthousiasme et le cœur battant
d’une générosité sans borne, la communauté fut
habitée par une conviction irrévocable: le besoin de
posséder un endroit à sa convenance. La cause était
juste et noble et Dieu nous aiderait.
Ce
fut au mois de mai 1974 que la machine d'excavation
arriva au 42 de la rue Front, à Hull et que les
camions commencèrent à livrer les matériaux aux
endroits appropriés. Tout semblait se dérouler de
façon normale jusqu’à la découverte de murs en béton
armé, très larges et solides, murs qui avaient
appartenu à une ancienne construction servant
d'hôpital ou quelque chose du genre. C'était
vraiment des monstres cachés, d’authentiques
murailles. Le compresseur fonctionnait presque à la
manière d’une fourmi qui tenterait de s’attaquer à
un rocher. Une certaine inquiétude s’empara des
esprits, mais tout finit par s’arranger.
Une
autre surprise, pas plus agréable, fut la découverte
du peu de profondeur qu'avait le terrain. Il
existait une couche de pierre bleue, aussi
résistante que le fer et impossible à perforer à
moins d'utiliser de la dynamite. Comme il fallait
des permis d’explosifs qui coûtaient cher et qui
requéraient de la main-d'œuvre spécialisée, il fut
décidé que l'édifice serait assis sur cette couche
de pierre. C’est ce qui explique que le niveau
supérieur, destiné depuis le début à l’église, ait
été relativement élevé en exigeant un escalier aussi
long.
À la
fin de l'excavation et la fondation faite, les
briqueteurs firent leur entrée en force sur le
chantier. Nous rendîmes grâce à Dieu en les
observant monter les murs. Tous les gens
travaillaient de 5 heures du soir, jusqu’à la tombée
de la nuit, et cela, après une journée de travail
normale pour leur compagnie respective. Certains
s’attelaient au mélange du ciment, d’autres le
charriaient, d’autres travaillaient comme maçons. Le
spectacle offert les samedis était beau à voir. Les
Canadiens entouraient le chantier de construction,
les mains sur leur tête, ils se demandaient d'où
pouvait venir tant de dévouement, d’enthousiasme et
de courage. L’édifice continua à grandir.
Entretemps, une grève des travailleurs de la
construction fut déclenchée dans la région. Il était
nécessaire de déposer sur les murs et sur le dessus
des portes du 1er étage des poutres de fer très
longues et très lourdes. Il n'y avait pas de
machinerie pour le faire, à cause de la grève et
aussi du manque d'argent. Alors, jaillit la plus
impensable des idées, qui consistait à faire monter
les poutres à l’aide de blocs. Ce fut toute une
aventure!
Le
chef de chantier, ferme et décidé, dirigea
l'opération et tout le monde, attentif et déterminé,
exécuta ses ordres. Personne n'osait parler, mais
tout le monde se demandait s'ils allaient réussir.
Ce fut une opération bien délicate et dangereuse. À
la fin, quelques-uns, en voyant les poutres sur les
murs, ont pleuré de joie et de satisfaction. Et s'il
y avait d'autres choses à faire cette journée-là
tout serait fait. C’était des gens simples,
courageux, déterminés et avec de grandes âmes.
Arrivant à la dernière rangée de blocs qui devait
être fortifiée de tiges de fer et remplie de ciment,
tous se préparèrent à l'arrivée de la première
bétonnière. Ce fut un samedi. Soixante-dix hommes,
munis chacun d'un seau, attendaient que la
bétonnière expulse le mélange de la cuve et, un à
un, les portaient jusqu’à l’endroit approprié.
Étonné, le chauffeur de la bétonnière disait que
jamais de toute sa vie dans cet emploi, il n'avait
vu une chose pareille.
Tout
ce travail accompli sous la direction précise et
sûre du chef de chantier qui, sans aucun doute, fut
d’une aide appréciable pour la communauté.
Quant
aux briqueteurs, on peut dire qu’ils furent un
apport inestimable pour la construction de notre
Centre.
Nous
ne pouvons oublier l’excellent travail du plombier
ainsi que celui de l’électricien, tous les deux,
membres de la communauté. Ils nous ont épargné
beaucoup de temps et d’argent.
Encore aujourd’hui, nous nous rappelons avec émotion
le travail de deux septuagénaires, tenant fermement
des machines bruyantes pour polir avec patience la
terrasse de l’église et du sous-sol.
Les
moments les plus joyeux étaient sans doute les
déjeuners du samedi et du dimanche midi. Oui, même
le dimanche, on travaillait d’arrache-pied. Ces
moments inoubliables où se retrouvaient, en
conversations animées et très amicales, tous ces
travailleurs bénévoles infatigables ainsi que leur
famille.
Une
des péripéties les plus cocasses, en raison
peut-être de la personne en cause, fut la démolition
d’un rocher qui, depuis le début, empêchait le
passage des voitures et des camions sur le chantier.
Un certain samedi, l’individu en question arriva,
muni d’une grosse masse dans l’intention d’en venir
à bout. Il n’en était pas à sa première tentative,
mais le fameux rocher avait toujours résisté. Donc,
déterminé à le détruire cette fois-ci, il lança son
premier coup. Rien ! Un deuxième coup, encore rien.
Au troisième, toujours rien. Un peu déçu et se
sentant légèrement vaincu, il arrêta un instant de
frapper et s’en alla pendant quelques minutes. Il
revint un peu plus tard avec un gros sandwich et une
bouteille de boisson. Il en but presque la moitié,
regarda de nouveau le fameux rocher, fit une petite
prière en sourdine à sa façon, en l’épiçant de
sacres et, levant d’un coup sa masse dans les airs,
il réussit à fendre le rocher en deux. Il le regarda,
redit quelques mots dans son patois, avala une
lampée de sa bouteille, prit une grande respiration,
et il vint enfin à bout de l’intrus. Il n’avait pas
invoqué le nom de Dieu en vain!
Nous
aurions pu continuer avec beaucoup d’autres
anecdotes. Ce Centre est un monument de générosité
et de dévouement de la part des Portugais de cette
région.
Et le
15 décembre 1974 arriva; l'inauguration du Centre.
Le grand rêve de la communauté! Enfin!
Il
faisait froid et le ciel était clair. Vers 10 h 30,
les invités commencèrent à arriver. Toute
l’assistance chantait des hymnes de louange et de
gratitude. Chacun avait apporté antérieurement sa
contribution au repas communautaire qui devait avoir
lieu après l’Eucharistie solennelle, présidée par
Monseigneur Adolphe Proulx, évêque du Diocèse.
La
direction du Centre se préparait à recevoir le
Ministre de l'immigration du Québec, l’Ambassadeur
du Portugal au Canada et les autres personnalités
invitées.
Commençait, le même jour, une grande marche pour la
communauté vers l’accomplissement de son destin.
L'inauguration du Centre fut une autre étape qui
nous invitait tous à continuer à construire une
communauté plus vivante, innovatrice et visible.
D'autres Centres portugais peuvent exister dans ce
pays ou ailleurs, mais celui-ci a une histoire très
spéciale et constituait à cette époque, le deuxième
édifice neuf fait par des Portugais, pour les
Portugais, dans tout le Canada. Et ceci est digne de
mention.
Note
de l’éditeur : feu José et Fernando Henriguex, sont
des retraités-cadres de l’ex-Hull; ils ont contribué
d’une façon remarquable à l’essor et à l’intégration
de la Communauté portugaise à Hull et en Outaouais.
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